Entre tradition et avenir

Nous avons trop tendance à opposer ces deux termes,

Dans l’espérance suscitée par l’élection du pape François, nous vous proposons ce texte magnifique (en deux parties) du frère Emile de Taizé,

Bonne lecture

 

Un extrait de l’ouvrage de Frère Emile, de Taizé, édité par les presses de Taizé (p.53-81):

Fidèle à l’avenir, à l’écoute du cardinal Congar

Tradition et avenir (1)

Proposer une étude sur la Tradition’ dans toutes ses composantes chez Yves Congar n’est pas l’objectif
de ce chapitre. Nous nous limiterons ici à montrer comment sa façon d’envisager la Tradition est
accueillante à la vie dans ses expressions nouvelles, à l’histoire telle qu’elle se fait, comment elle est
corrélative aux personnes qui l’accueillent, comment elle ne fonctionne jamais comme un système
autosuffisant, clos sur lui-même, mais, tout au contraire, comment elle est susceptible à tout moment
d’être enrichie. Nous verrons, enfin, comment la fidélité à la Tradition est, en dépit d’une inclination
spontanée de notre esprit qui nous le fait oublier trop facilement, fidélité à l’avenir autant que fidélité
au passé. […]

Pour combien la tradition n’est-elle pas simplement l’ensemble des formes du folklore,
la partie non tirée au clair critiquement de ce qu’on a toujours vu faire et dont on pense
qu’on l’a toujours fait ? […] On est pour la tradition parce qu’on est contre le
mouvement. […]

Sa réflexion participe du même esprit lorsqu’il écrit:

La Tradition est vivante parce qu’elle est portée par des esprits vivants, et vivant dans le
temps. Ils y rencontrent des problèmes ou y acquièrent des ressources qui les amènent
à donner à la Tradition ou à la vérité qu’elle contient, les réactions et les formes d’une
chose vivante: adaptation, réaction, croissance, fécondité. La Tradition est vivante parce
qu’elle est tenue par des esprits qui en vivent dans une histoire qui est activité,
problèmes, mises en question, confrontations, apports nouveaux, exigences de
réponses .

Toute une conception de la théologie en découle.

La Tradition et les traditions […]

Un autre texte, plus tardif, éclaire ce que Congar entend par Tradition. C’est le texte qu’il envoya
comme message à des intellectuels chrétiens réunis à Strasbourg, en novembre 1971. À ces croyants,
inquiets de certaines évolutions dans l’Église, Congar écrit: «La Tradition n’est pas fixisme: reproduire
matériellement le passé ne serait pas transmettre l’héritage; il existe des façons de transmettre qui
nuisent à la transmission vraie. Pour moi, la Tradition est la permanence d’un principe à tous les moments
de son histoire. »
C’est sur des paroles presque identiques que s’achèvera le livre d’entretiens avec Jean Puyo, où l’on
découvre par ailleurs comment Congar percevait sa vocation dix ans après la fin du Concile: « mon rôle
– si rôle il y a – serait sans doute d’être un témoin de la Tradition au milieu du changement; la Tradition
étant tout autre chose qu’une affirmation mécanique et répétitive du passé: elle est la présence active
d’un principe à toute son histoire ». »
Selon François Bousquet, Yves Congar « a ramené la Tradition à l’essentiel de son acte qui est la
transmission « ». Cette transmission se fait d’un vivant à un autre vivant.

La Tradition n’est pas pure transmission mécanique d’un dépôt inerte. Elle implique dans
sa notion même la livraison d’un objet par un possesseur à un autre possesseur, et donc le
passage d’un vivant à un autre vivant. Elle est reçue dans un sujet, et ce sujet est vivant.
Un sujet vivant met nécessairement quelque chose de lui-même dans ce qu’il reçoit ». […]

Ainsi en va-t-il lorsqu’il compare la Tradition à un canal ou au phénomène de la circulation sanguine:

Dans l’acte même où elle est canal, n’étant pas un canal mécanique, mais vivant, elle
est, d’une certaine manière, source. En nourrissant les tissus, le sang se régénère aussi
dans les artères qui le véhiculent. La Tradition est l’artère vivante qui, dans l’acte même
où elle transmet, reçoit un accroissement de la vie même qu’elle communique.
Le sujet: un principe constitutif de la vérité

Le sujet : un principe constitutif de la vérité […]

Être fidèle à la Tradition ce n’est pas se désintéresser de son époque, comme si le chrétien n’avait
rien à attendre de la spécificité de son temps, comme s’il fallait renoncer à une pensée personnelle,
comme certains le craignent lorsqu’ils pensent à l’Église. La valorisation de l’histoire et de l’apport
personnel que l’on rencontre constamment dans la pensée d’Yves Congar font comprendre « de
quels enrichissements la Tradition est susceptible».

La vraie nouveauté, c’est le Christ […]

Citons encore ce texte moins connu, tiré d’une des innombrables contributions de Congar à des
ouvrages collectifs:

Certes, l’Église doit s’adapter parce qu’elle vit dans l’histoire, où elle exerce sa mission
pour les hommes. Mais cette adaptation doit être une adaptation de l’Église. Ainsi la
valeur première à laquelle nous devons nous conformer n’est pas le nouveau comme
tel, ce que le temps réclame («quod tempus requirit», disait S. Bernard) : c’est cette
réalité qui nous est communiquée, que nous ne constituons pas mais qui nous
constitue. Appelons-la la Tradition, entendant par-là autre chose qu’un immobilisme ou
qu’un académisme des «idées reçues ».

En lisant cet appel à se conformer à la réalité qui nous est donnée – c’est-à-dire au mystère du
Christ – «que nous ne constituons pas, mais qui nous constitue», on songe à ce que Walter Kasper
– qui a beaucoup reçu de Congar – écrivait quelques décennies plus tard sur la crise de la
transmission qui ne « consiste pas dans une adaptation insuffisante à la situation, mais dans une
adaptation insuffisante à Jésus-Christ, dans le fait que notre marche à la suite du Christ est
défaillante. La tradition ecclésiale ne devient pas actuelle du fait que nous nous mettrions à la
remorque de l’actualité, mais du fait qu’elle fait apparaître l’actualité de Jésus-Christ. »

L’art de conjuguer une double fidélité

Kasper comme Congar est à la recherche d’un équilibre ou, disons mieux avec Henri de Lubac,
que « l’oeuvre qui s’impose à nous aujourd’hui» est «à maints égards plus délicate que celle qui
s’imposait au temps des Pères, au temps de Saint Thomas d’Aquin, ou même au temps de l’
« humanisme » : Elle réclame un ensemble de vertus opposées conduites les unes et les autres à un
haut degré d’excellence, et s’arc-boutant pour ainsi dire les unes sur les autres jusqu’à un extrême
degré de tension.» Il s’agit de conjuguer une double fidélité: fidélité absolue aux origines, qui est le
fondement qui demeure (1 Co 3, 11), et, d’autre part, exigence de devenir tout pour tous (1 Co
9,22). Car, comme l’écrit notre frère prêcheur « tout comme de l’Église, on ne peut parler de la
Tradition que dialectiquement, en affirmant d’elle, à la fois, des choses antinomiques et qui,
pourtant, sont vraies ensemble. Dire qu’elle est au coeur du catholicisme ou du christianisme, c’est
dire qu’elle participe à ses paradoxes ou même à ses tensions . » Comme Congar, Kasper sait qu’il faut
être attentif à« ce que le temps réclame », mais plus encore, que l’attention doit se porter sur la
nouveauté inépuisable et toujours jeune de Jésus-Christ car c’est là, dans la plénitude du temps,
qu’un commencement nouveau définitif a été posé par Dieu. Ainsi c’est en faisant apparaître la nouveauté inouïe qu’apporte le Christ Jésus que nous devenons agents de ce que les chrétiens
appellent la Tradition. Se laisser habiter par la nouveauté du Christ fait découvrir comment mieux
habiter son temps; accueillir les questions de ses contemporains peut faire mieux découvrir des
virtualités insoupçonnées de cette même nouveauté.
Congar fait remarquer que la réaction la plus spontanée de l’Église est souvent la conservation. Il
ne s’en étonne pas, mais il sait que ce légitime souci de conservation ne suffit pas car « il appartient
aussi à sa mission de déployer l’Évangile d’une façon aussi coextensive que possible à une humanité
sans cesse cri croissance, non seulement selon ses dimensions extérieures tt quantitatives, mais selon
ses dimensions internes». Il n’est possible de répondre à cette vocation qu’en étant comme le scribe
du Royaume de Dieu qui sait tirer de son trésor des choses nouvelles autant qu’anciennes (Mt 13, 52).
C’est dans le contexte d’une telle réflexion qu’Yves Congar cite ce beau texte de Balthasar :
Pour rester fidèle à elle-même et à sa mission [l’Église] a continuellement à faire un effort
d’invention créatrice. Devant les Gentils qui devaient entrer dans l’Église héritière de la Synagogue,
Paul a dû inventer. De même les pères grecs en face de la culture hellénique, et saint Thomas en
face de la philosophie et de la science arabes. Nous n’avons point autre chose à faire devant les
problèmes d’aujourd’hui.

De quelques décalages

Il se peut que cette capacité d’invention et même la perception de son urgence soient enrayées.
Congar repère ainsi dans l’histoire des moments de décalage qui en sont le symptôme. L’un de ces
moments qui se situe au moyen âge, regarde ce que devient la théologie, quand la fonction
enseignante universitaire se sépare de la fonction enseignante pastorale, c’est-à-dire du contact avec la
vie et ses évolutions. Il y a, d’un côté, ce qui apparaît comme un système qui se suffit à lui-même, de
l’autre les «nouvelles requêtes de l’histoire». Les premiers à se rendre compte du décalage sont les
laïcs car ils portent « davantage en eux la voix du monde, de ses recherches et de ses luttes », qui
peuvent ouvrir des voies nouvelles ». Dans un article sur la Tradition, Joseph Moingt a bien explicité ce
fait, déjà bien présent chez Congar:

C’est la mission particulière des fidèles laïcs d’expérimenter la vie de la foi au coeur des
réalités du monde et des tâches historiques
où ils sont davantage engagés. Cette expérience de foi du peuple chrétien, les docteurs
scolastiques l’appelaient sensus communis fidelium, et ils en avaient fait un « lieu
théologique », c’est-à-dire un moyen d’élaboration et de vérification de l’intelligence de la
foi. De tous les facteurs qui font bouger la tradition, elle est sans doute le plus puissant,
justement parce qu’elle est intimement liée à l’évolution de l’histoire. L’expérience du
peuple chrétien exerce son influence sur la tradition tantôt par des résistances, tantôt par
des poussées et des pressions dont l’histoire de l’Église a conservé maintes traces. […]

Être aujourd’hui l’Église de toujours

Cette vision figée de l’histoire fait contraste avec celle d’Yves Congar. L’attention qu’il porte aux
requêtes de son temps, d’où qu’elles viennent, est constante chez lui, avec une attention soutenue
à l’inédit de l’histoire. Comme Balthasar, il sait qu’«aucune situation historique n’est jamais
absolument semblable à quelqu’une de celles qui l’ont précédée, aucune ne pourra donc fournir ses
solutions propres comme des passe-partout aptes à résoudre nos problèmes actuels. […] À
problème nouveau, il faut une solution nouvelle. » Ainsi, dit Congar :

Les requêtes du 5e siècle et les ressources d’Augustin ne sont pas celles du 3e et d’
Hippolyte ; les requêtes du 10e et les ressources de Thomas d’Aquin ne sont pas celle
du 5e et d’Augustin. Nous-mêmes nous trouvons aujourd’hui, munis de ressources
encore nouvelles, devant des requêtes et une conjoncture inédites.

Une vision confiante de la Tradition est à l’origine de cette attention et elle en est le fruit: «
Témoigner de la tradition, c’est témoigner de la foi actuelle et vivante de l’Église. C’est exprimer
cette foi vivante en son état présent de développement et de conscience par rapport aux problèmes
et aux erreurs du moment.» Ce qui se joue dans ce témoignage c’est l’identité même de l’Église: «
L’Église d’aujourd’hui est aussi l’Église de toujours. Mais elle n’est aujourd’hui l’Église de toujours
qu’en adaptant ses formes d’existence et d’action aux exigences du temps. » On saisit que dans ce
témoignage, être fidèle au donné ne peut signifier simple répétition:

La vieille sève toujours vivante réanime un arbre nouveau. Ce n’est pas une pure
répétition de l’ancien, comme s’il avait été mis sur un disque dont on referait une
actualité: c’est une traduction originale, développée dans un vocabulaire nouveau;
l’ancien, qui est de l’éternel, est bien repris, mais non dans son état ancien, il est
déployé en réponse à des requêtes nouvelles et par l’usage de ressources nouvelles,
filles d’un temps rempli par le travail des hommes.

Faire le passage d’une ecclésiologie de la répétition à une ecclésiologie de l’actualisation est une
tâche majeure à laquelle s’est attelé Yves Congar. Elle suppose une fidélité vivante et exigeante au
mystère de la foi tout comme un respect et une attention pour ce qui se produit dans l’histoire:

Ainsi la préservation de l’identité, parce qu’elle est fidélité dans le temps qui change
tout, est autre chose que la «répétition de l’identique qui se répète en se déformant».
C’est la perpétuelle jeunesse de Jésus-Christ, vécue et rendue actuelle par de nouveaux
apports et la suite constante des questions qui demandent une réponse encore inédite à
notre fidélité ».

L’Esprit Saint co-instituant de l’Église

Congar comprendra de mieux en mieux le rôle que joue l’Esprit Saint dans cette fidélité vivante
qui doit être celle de l’Église:

Le quatrième évangile atteste plusieurs fois que les disciples n’ont compris que plus tard
et dans la lumière de Pâques le sens de gestes ou de paroles du Christ. Il apporte aussi la
promesse de jésus que l’Esprit conduira les disciples dans toute la vérité et leur dévoilera
tout ce qui doit venir (Jn 16, 13). Cela ne signifie pas une prédiction de l’avenir, mais la
promesse d’une assistance pour que la fidélité à la parole de jésus s’accompagne, dans
l’inédit de l’histoire, de réponses nouvelles. C’est le rôle de la Tradition vivante, dont le
Saint-Esprit est le Sujet transcendant, garant de sa fidélité.

Le dominicain verra de plus en plus l’Esprit comme co-instituant l’Église. Co-instituant car l’Église
«est faite par deux missions, celle du Fils-Verbe et celle de l’Esprit-Souffle »». L’ecclésiologie posttridentine
avait eu tendance à voir dans le Christ essentiellement un fondateur. Le concept privilégié
pour parler de l’Église était alors celui de « société ». On disait même «société parfaite» pour faire
comprendre qu’elle était complète, pourvue de tous les moyens d’une société. Elle pouvait légiférer,
gouverner, contraindre par des peines. La fondation de l’Église par le Christ était par conséquent
circonscrite dans le temps; c’était une fondation qui avait eu lieu dans le passé. Plusieurs
inconvénients découlent de cette vision de l’Église, notamment l’impression qui est donnée de ne
rien attendre de ses membres actuels, comme s’ils n’avaient rien à apporter. Pour Congar, qui renoue
avec une ecclésiologie plus ancienne, L’Église «n’a pas seulement été fondée à l’origine, mais Dieu la
construit sans cesse activement». Il le fait, selon la métaphore de saint Irénée, par ses deux mains, le
Christ et l’Esprit. En actualisant sans cesse l’oeuvre du Christ, le rôle de l’Esprit est de pousser «en
avant l’Évangile dans le non encore advenu de l’histoire». Dans un texte intitulé «Actualité d’une
pneumatologie », Congar écrira en 1973: « Pour construire son Corps vivant, le Christ, en effet, n’a pas
seulement assumé de façon permanente et par mode d’institution certains moyens visibles et sociaux,
ce que j’aime appeler les structures de l’alliance; les sacrements, l’apostolat et les ministères issus de
lui. Il appelle tous les fidèles à apporter leur contribution par la mise au service de son oeuvre de ces
dons de nature et de grâce qu’on appelle les charismes. » Et il ajoutera dans le même texte: « L’Église
n’est pas toute faite, elle se construit sans cesse. » Congar s’emploiera à chercher des formulations qui
articulent avec justesse l’oeuvre du Christ et celle de l’Esprit. Cela ne se fera pas sans quelques
tâtonnements. Il faudra attendre les oeuvres des dernières années pour les énoncés les plus
satisfaisants. Si l’Esprit «apporte de l’inédit dans l’advenir de l’histoire» écrira Congar, « ce n’est pas
un inédit flottant et indécis », mais « un nouveau pris de la plénitude donnée une fois par Dieu dans le
Christ ». Ce qui fait dire à notre auteur: « Il n’existe qu’une Église de Dieu, à la fois de l’acquis et du
futur, mais il la construit avec ses deux mains. »

Entrer dans la plénitude de Dieu

Pour commencer comment la conscience de ce qui a été donné dans le Christ doit se déployer
dans un effort non seulement de conservation mais de développement, Congar fait un usage
heureux et suggestif d’un texte des Éphésiens : « Il nous est donné mais aussi demandé de
« comprendre avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur…,
connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance et entrer par notre plénitude dans
toute la Plénitude de Dieu » (Éphésiens 3, 19). » Il y a au départ un don, livré dans sa totalité aux
humains, « au-delà de ce qu’on peut en comprendre et cri formuler». La Tradition est alors «la
saisie progressive du trésor possédé comme réalité dès le début du christianisme». La réflexion, les
circonstances, une situation historique inédite, peuvent favoriser le passage «de l’implicite vécu à
l’explicite connu». C’est ainsi que la Tradition, paradoxalement, est également liée à l’avenir.

Tournée amoureusement vers le passé où est son trésor, elle va vers l’avenir où est sa
conquête et sa lumière. Même ce qu’elle découvre, elle a l’humble sentiment de le
retrouver fidèlement. […] Si paradoxale que semble une telle affirmation, on peut
donc maintenir que la Tradition anticipe l’avenir et se dispose à l’éclairer par l’effort
même qu’elle fait pour demeurer fidèle au passé.

Ces mots, cités par Congar, sont de Maurice Blondel (18611949). Comme tant d’autres, Congar dira
sa dette à l’égard du philosophe d’Aix, qui a su réconcilier vérité et histoire, sans tomber dans le
relativisme. Il est, selon Congar, l’auteur « d’un des plus beaux textes qu’on ait sur la Tradition ».
[…]

La Tradition et le mystère

Par cette attention au centre et au sens, Congar retire la Tradition de la catégorie de
l’apologétique où elle était tombée pour lui redonner la place qu’elle avait à l’origine, c’est-à-dire
comme expression du mystère. Non cet extrinsécisme, né de la séparation de la théologie et de la
spiritualité où la Tradition est réduite à n’être qu’un coefficient d’autorité juridique, mais grâce à un
ressourcement chez les Pères, une Tradition qui déborde tout système pour redevenir l’ « activité
d’un vivant envers un vivant, et finalement du Dieu Vivant à l’égard d’un fidèle à vivifier».
Pour Congar, on n’entre dans l’intelligence de la Tradition que si on arrive à percevoir les énoncés
de celle-ci comme des « moments d’une vie de foi cherchant difficilement ses voies de fidélité au
mystère » ». Ce que précisément ne permet pas le Denzinger 1 lorsqu’il livre des déclarations isolées
de tout contexte historique. À l’inverse, le théologien à l’école des Pères, ne fait pas que répéter ce
qu’ils ont dit. Il sait qu’il est appelé à imiter leur démarche: réagir aux problèmes de son temps avec
la foi comme source première. Son intelligence de la Parole le prépare à l’accueil de la nouveauté: «
La parole de Dieu est toujours actuelle, elle se fait entendre en notre temps. C’est en tant qu’elle est
toujours nouvelle qu’elle devient tradition. La tradition n’est pas que transmission du passé, elle est
aussi et en même temps ouverture d’un avenir. » Il s’agit en se ressourçant à l’Écriture et à la Tradition
vivante de «trouver à partir d’elles des formes qui permettent d’évangéliser un monde qui se fait
chaque jour autre que celui d’hier ou d’avant d’hier». Du coup, dans un monde qui change, la part
créatrice que doit comporter la transmission paraît incontournable ». Que cette créativité doive
s’accomplir dans la foi et non dans la claire vision signifie que rien n’est évident au départ. L’initiative
audacieuse d’un seul ou de quelques-uns a besoin de temps pour être reconnue comme une partie
constitutive de la Tradition. L’histoire de l’Église abonde en exemples de ce phénomène.
Vingt ans après son article sur le Denzinger, Congar revient sur ce manuel qui donnait «une
théologie toute faite, en quelque sorte, indépendante d’un esprit qui la pensât». Il mesure les progrès
accomplis: « Les théologiens, aujourd’hui, pensent beaucoup plus les questions à partir des sources et
surtout des données qu’apportent l’expérience, la culture, les réalités elles-mêmes. » Et il conclut: «
l’Église avance dans l’itinéraire des hommes. En ce sens-là, elle est à faire sans cesse. Dans sa
confession de foi, dans la théologie qui l’expose, il y a encore des choses non dites, non découvertes. »

2017-10-16T13:46:19+00:00

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